Wednesday, February 23, 2005

Pourtant

Après le devoir de mémoire ( Janvier 2005 )

(…) Mais force est de constater que l'événement [ 60e anniversaire de la libération d’Auchwitz] a pris plus de relief encore en France, où ce type de célébrations est fort prisé, d'autant qu'elles produisent du consensus et sont, par là, susceptibles de renforcer l'unité nationale ou, mieux, l'identité nationale.(…)

(…) Les survivants, quant à eux, se sont distingués par une parole de la souffrance ne trouvant pas toujours ses mots, soixante ans après, par une immense dignité, et ont parfois jeté un regard d'adieu distancié sur tout cela, faisant contraste avec l'agitation qui se déployait autour d'eux. Il est à espérer que cette profusion de films, d'interviews, de déclarations, de photos et d'articles aura informé les Français sur ce qui s'est passé. Tel en était, en principe, le but. Cette commémoration n'en a pas moins été immanquablement marquée par le suivisme médiatique caractéristique du règne de l'information. Quitte à ce que le déferlement d'images frise le voyeurisme (…)

(…) L'excès d'information génère aussi sélection et oubli. La répétition incessante sous diverses formes de la même information ne risquait-elle pas de manquer son véritable objectif ? De provoquer chez certains de l'indifférence ou de fragiliser l'empathie ?(…)

(…) Savoir si le génocide des juifs était unique ou non ne nous fait pas avancer sur la voie de la sensibilisation accrue des humains à l'inhumain. Et la responsabilité qui nous incombe en tant qu'humains est d'élever la voix, d'agir contre toute discrimination, racisme, antisémitisme, sexisme, abus, injustice flagrante, massacre, et, avant tout, d'éviter leur banalisation.(…)

(…) … il est urgent de se défaire du devoir de mémoire, pour que la mémoire et l'histoire forment un tout, dans un contexte où d'autres génocides trouveront eux aussi leur place, où celui des juifs, débarrassé de son statut sacral, pourra être expliqué et accéder à l'entendement humain. L'effort d'explication et d'intelligence de l'événement n'amoindrit ni son horreur ni sa spécificité, mais il lui octroie la force nécessaire pour sensibiliser et responsabiliser, tout en lui assurant une pérennité dans l'histoire de l'humanité.(…)


L'obsession de l'antisémitisme ( avril 2004 )

(…) Que la résurrection d’un antisémitisme qu’on avait cru disparu suscite désenchantement et colère, on le comprend. Mais pas cet acharnement à traquer derrière chaque mot, chaque geste, derrière chaque critique de la politique israélienne un arrière-fond antisémite. Nous entrons là dans la phase dangereuse de l’intimidation. Une intimidation dont les cibles sont aussi bien la presse, les responsables politiques que les intellectuels. Elisabeth Schemla se félicitait récemment sur son site web de la naissance d’un vrai «lobby juif», capable de se faire entendre des pouvoirs publics. Voilà qui donnera des idées aux antisémites (au cas où ils en manqueraient), ou en créera d’autres.(…)

(…) Dans un autre registre, après Tariq Ramadan devenu héros martyr pour un article contestable, c’est le tour de Dieudonné, dont les propos sont certes indignes mais à qui l’on fait décidément trop d’honneur, de porter cette couronne. Dans les deux cas, on n’a pas su s’arrêter à temps. Et désormais, non seulement tout non-juif est soupçonnable d’antisémitisme, mais on s’en prend aussi à ces prétendus «mauvais» juifs, dont le seul tort est bien souvent de ne pas adhérer à la politique d’Ariel Sharon. On les boycotte, on les éreinte, on les insulte, on leur intente des procès comme encore récemment à Edgar Morin (…)


Esther Benbassa, directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études et chercheuse invitée au Netherland's Institute for Advanced Study.